Thursday, June 2, 2016

Fernand Dumont -- Les rats grignotent l`âme


Les rats grignotent l`âme
Il nous reste ce vide
Que la pluie s’acharnera à combler

Au bout de la route
Éternellement le destin s’effondre
Et le rugissement du silence
S’étrangle dans le givre et le froid
La brise râle au liminaire

Enlacée du blanc murmure
L`âme aborde à l'opaque
Et nul ne sait si le feu
A trahi nos cris lourds



Rats nibble at the soul
There remains to us this void
The rain will keep trying to brim

At the end of the street
Destiny eternally collapses
And the howling of silence
Is strangled in frost and cold
Wind groans at the threshold

Entwinned with this white murmur
The soul approaches the opaque
And no one knows if the fire
Has betrayed our heavy cries



Tuesday, May 31, 2016

Albert Dreux -- Raffinement


Raffinement

Quand, les sens apaisés et les yeux demi-clos,
Nous sentons, ô très chère, invincible descendre
Le beau calme animal neigeant comme une cendre
Sur le feu clair, ardent, qui flamboyait tantôt,

On est heureux! Le cœur s’endort, tout doucement,
Sans regret, sans frisson; et l’âme sans pensée,
On songe vaguement aux forces dépensées,
Et l’on flotte en un vague anéantissement.

Mais, lorsque nous avons refusé la folie
Et que nous n’avons pas voulu jusqu’à la lie
Boire la coupe entière et fade du plaisir,

Quel bonheur de garder l’aiguillon dans nos veines
Et de sentir toujours, comme un vol de phalène,
Planer autour de nous les oiseaux du désir.



Refinement

When, the senses quelled and eyes half-closed,
Beloved, we feel that beautiful, invincible, bodily
Calm descend, snowing like ash
On the bright hot fire that blazed for us,

We are happy! The heart drowses softly,
Without regret or trepidation; thoughtless,
We dream blurrily of our exertions just past
And drift toward a vague annihilation.

But, when we have resisted the madness
And have held back from quaffing to its lees
The entire, dull cup of pleasure,

What joy to have the spur still in our veins
And to feel yet, like moth-flutter,
All the birds of desire gliding around us.



Friday, May 1, 2015

Cécile Cloutier --- En guise d’erreur


En guise d’erreur

L’homme
A tourné les voiles
Une
À
Une
Et lu
La grande page bleue
De la mer

Puis
Il a construit
Des milliers
De millions
De milles
De câble blond

Et il leur a donné
Des millions
De milliers
De nœuds

Pour attacher la mer



By Way of Error

Man
Has turned the sails
One
By
One
And read
The broad blue page
Of the sea

Then
He fashioned
Thousands
Of millions
Of miles
Of blond cable

To which he introduced
Millions
Of thousands
Of knots

To fasten down the sea


Wednesday, April 29, 2015

Emile Nelligan --- Soir d'Hiver


Soir d'Hiver

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
A la douleur que j'ai, que j'ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire! Où-vis-je? où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés:
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
A tout l'ennui que j'ai, que j'ai...




Winter Evening

Ah, how the snow has snowed!
My window is a garden of frost.
Ah, how the snow has snowed!
The brief spasm of life is lost
In the sorrow that I know, that I know!

Here lie the tarns all frozen,
My soul is dark: Where to go? Where stay?
Here lie its hopes all frozen;
I have become a new Norway
And all my pale skies are fallen.

Weep, you birds of deep winter,
The mortal cold hardens and grows.
Weep, you birds of deep winter,
Weep for my tears, weep for my rose,
From the branches of the juniper.

Ah, how the snow has snowed!
My window is a garden of frost.
Ah, how the snow has snowed!
The brief spasm of life is lost
In the void hours that I know, that I know!



Friday, April 10, 2015

Rémi-Paul Forgues --- Petit poème supernaturaliste


Petit poème supernaturaliste

Cette nuit le baiser d'une larme de soie
S'acharne sur ma joue.

Ni les portes suppliantes des cheveux,
Ni les douces lunes des xylophones de chair,
Ni les soleils d'aubépine,
Ni les serpents innombrables des becs à gaz des yuccas,
Ni les cils suppliants de l'onde,
Ni la laine bleue ichtyophage des voiles électriques,
Ne réjouissent mes yeux et ma bouche.

Ni les tunnels effondrés,
Ni les ongles hideux des maisons,
Ni la gorge serrée des ampoules du silence,
Ni les poitrines crevées des fougères,
Ni l'ombre des étoiles n'émeuvent mon cœur.



Little supernaturalist poem

Tonight the kiss of a silken tear
Burns on my cheek.

Neither the pleading gates of hair,
Nor the soft moons of the xylophones of flesh,
Nor hawthorn suns,
Nor the numberless serpents of the yuccas' gas jets,
Nor the pleading lashes of the wave,
Nor the blue, ichthyophagous wool of electric veils,
Gladens my eyes and my mouth.

Neither collapsed tunnels,
Nor the hideous nails of the houses,
Nor the clenched throat of the ampoules of silence,
Nor the caving chest of the ferns,
Nor the shadow of stars touches my heart.


Thursday, April 9, 2015

Anne Hébert -- Une petite morte


Une petite morte

Une petite morte
s'est couchée en travers de la porte.

Nous l'avons trouvée un matin, abattue sur notre seuil
Comme un arbre de fougère plein de gel.

Nous n'osons plus sortir depuis qu'elle est là
C'est une enfant blanche dans ses jupes mousseuses
D'où rayonne une étrange nuit laiteuse.

Nous nous efforçons de vivre à l'intérieur
Sans faire de bruit
Balayer la chambre
Et ranger l'ennui
Laisser les gestes se balancer tout seuls
Au bout d'un fil invisible
À même nos veines ouvertes.

Nous menons une vie si minuscule et tranquille
Que pas un de nos mouvements lents
Ne dépasse l'envers de ce miroir limpide
Où cette sœur que nous avons
Se baigne bleue sous la lune
Tandis que croît son odeur capiteuse.



A Dead Girl

A little corpse-girl
Lay down across the door

We found her one morning, stricken on our threshold
Like a fern-tree rigid with frost

We don't dare go out since she is there
This white child in her foamy skirts
From which a strange, milky night shines

We try hard to live inside
Making no noise
Sweeping the room
And tidying our boredom
Letting gestures swing by themselves
At the end of an invisible thread
Or even from our open veins

We lead a life so tiny and calm
That not one of our slow movements
Crosses to the other side of that limpid mirror
Where this sister of ours
Bathes blue under the moon
While her heady odor grows and grows


Sunday, April 5, 2015

Anne Hébert --- La fille maigre


La fille maigre

Je suis une fille maigre
Et j'ai de beaux os.

J'ai pour eux des soins attentifs
Et d'étranges pitiés

Je les polis sans cesse

Comme de vieux métaux.
Les bijoux et les fieurs

Sont hors de saison.
Un jour je saisirai mon amant
Pour m'en faire un reliquaire d'argent.

Je me pendrai
À la place de son coeur absent.

Espace comblé,
Quel est soudain en toi cet hôte sans fièvre?

Tu marches
Tu remues;
Chacun de tes gestes
Pare l'effroi la mort enclose.

Je reçois ton tremblement
Comme un don.

Et parfois
En ta poitrine, fixée,
J'entrouve
Mes prunelles liquides

Et bougent
Comme une eau verte
Des songes bizarres et enfantins



The Skinny Girl

I am a skinny girl
And I have pretty bones.

I have great care for them
And odd bouts of pity.

I am always polishing them
Like old metals.

Gems and flowers
Are out of season.

Some day I will seize my lover
And fashion myself a silver reliquary.

I will hang myself
In place of his missing heart.

Fulfilled space,
What sudden feverless guest is this?

You walk
You move;
Every gesture adorns
With fright the death shut up in you.

I receive your trembling
As a gift.

And now and then,
Fixed in your chest,
I half-open
my liquid pupils

And bizarre childlike dreams
Sway
As green water sways.